La technologie

“L’abandon technologique se traduira par un plaisir de vivre beaucoup plus intense”

Depuis plus de 20 ans, Alain Damasio a donné à la science-fiction française un nouveau champ politique et engagé en amenant le lecteur à réfléchir sur la place de la technologie dans notre vie quotidienne et sur les crises sociales et écologiques.

De L’espace extérieur en 1999 jusqu’à La Horde des entrepreneurs est La furtivité (tous réimprimés dans la poche un Feuille, début 2021) à ses dernières actualités Scarlet et Novak, sorti en mars 2021, son travail est traversé par une réflexion sur ce qui constitue la vitalité de l’existence et sur la manière de se retirer dans un monde déshumanisé. Alain Damasio il a aussi pris le stylo Journaliste, le média écologique fondé par Hervé Kempf et dans les derniers travaux des collapsologues Pablo Servigne et Raphael Stevens où il développe la notion de techococon. Rencontre avec l’auteur du culte Alain Damasio.

Vos dernières actualités Scarlet et Novak revient sur la relation presque intime que nous entretenons avec nos smartphones. Sommes-nous tous devenus trop technologiques et numériques?

C’est ma conviction. Surtout, nous nous sommes tous soumis en essayant de nous cacher la vérité, c’est-à-dire en essayant de nous faire croire que nous avons gardé beaucoup de libre arbitre face à ces technologies. Nous sommes maintenant entrés dans les cycles deaddictions qui relèvent presque du domaine de drogue. Nous savons maintenant que ces mécanismes sont activés dopamine. D’où le neurotransmetteurs de la récompense sont activées régulièrement et donc addictives. Sans ces injections de dopamine, nous nous sentons misérables. Le Gafam (Google Amazon Facebook Appel e Microsoft) ont créé un tout construction basé sur cette dépendance depuis 25 ans. Ils ont mis au point, déployé et perfectionné des techniques basées sur le comportementalisme et les nombreux biais cognitifs présents en nous. Tout cela pour que nous passions le plus de temps possible sur leurs réseaux, plates-formes et applications. Nous sommes donc libres de ne pas utiliser leurs technologies, nous ne pouvons pas les utiliser. Mais, à partir du moment où vous mettez le doigt dessus, il devient très difficile de s’en débarrasser et de sortir de l’aliénation permise que leur utilisation génère.

Dans Aux origines du désastre, vous avancez la notion de technococon, qu’est-ce que c’est exactement?

La notion de technococon est illustrée. J’ai le sentiment que nous nous sommes insérés lentement dans un fichier espèce de chrysalide fibre optique et que nous interagissons avec le monde principalement via les smartphones, les écrans et les ordinateurs portables. Nous avons toute une gamme de services, d’applications et de technologies qui évoquent une relation directe avec le monde. Désormais, nous n’avons plus besoin de traiter directement avec les autres. Vous pouvez utiliser des vidéos, des messages ou même écrire au lieu de parler. Aujourd’hui, il existe de nombreuses stratégies pour contourner la relation humaine rendue possible par ces techniques. Il en va de même pour le rapport au monde et dans la construction du rapport à soi-même.

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Le technococon est une sphère flatteuse qui nous chouchoute et qui nous fait parfois du bien. Le technococon nous protège et nous répare, mais sa sphère nous enferme aussi. Brouiller la relation avec d’autres personnes grâce à la technologie peut être amusant. C’est sans doute ce qui explique le succès du technococon chez les adolescents, à une époque où se confronter aux autres est difficile. Le technococon est un piège doux et serein. Vous ne sentez pas immédiatement à quel point c’est aliénant, c’est ce qui me frappe.

Comment la sensation de confort offerte par le technococon contribue-t-elle aux crises écologiques?

Dès que le monde réel est devenu un monde numérique alimenté par Centres de données fonctionnant grâce à combustibles fossiles ou nucléaire, l’impact sur l’environnement est problématique. Aujourd’hui, environ 20% de l’électricité est consacrée au fonctionnement des réseaux. Il est absurde de penser que 20% de l’énergie est utilisée pour gérer un deuxième monde virtuel dans lequel nous passons désormais la plupart de notre temps.

De L’espace extérieur, votre travail est traversé par l’idée de faire un pas de côté pour sortir d’un système qui vous prive de liberté et vous dévitalise. Se ramifie-t-il aujourd’hui, renonçant d’abord aux technologies numériques?

C’est plutôt un problème d’art de vivre. Nous n’avons pas encore trouvé de savoir-vivre optimal et intelligent avec le numérique depuis l’apparition du toile d’araignée en 1995 puis le téléphone portable. Ces deux outils sont extraordinaires et entraînent l’émancipation. Cependant, ils ont créé une fausse ouverture. Ça ne coupe pas tout, ça déconnecte tout, on ne veut pas se couper de tout ce qu’ils apportent ce qui est génial.

Accéder par son smartphone avec toute la musique du monde est fabuleux, idem pour les films ou l’accès à Wikipedia. La technologie numérique offre la possibilité d’accéder à des connaissances de pointe qui, auparavant, auraient nécessité de passer beaucoup de temps à faire des recherches dans les bibliothèques.

Le technococon nous protège et nous répare, mais sa sphère nous enferme aussi

Tout en conservant ce pouvoir émancipateur de la technologie, il faut pouvoir réduire tout ce qui est superflu, superflu et tout ce qui crée une dépendance. En pure addiction, il y a des jeux vidéo, pas tous bien sûr. Il y a aussi beaucoup de choses qui détournent notre attention comme les putaclics, c’est-à-dire certaines informations basées sur des personnes ou des potins. À cela s’ajoute le temps perdu à cliquer sur des tweets, à répondre, à republier ou à s’arrêter sur des conneries sans aucun intérêt ou les moments passés dans la soirée d’ennui et de fatigue sur Facebook en attendant la prochaine notification. Pour sortir de ces écueils il faut faire, cela n’a pas encore été entrepris, un véritable travail d’éducation numérique. L’Education nationale devrait proposer des cours appropriés sur le sujet au même niveau que le français, les sciences naturelles ou les mathématiques afin d’apprendre à utiliser au mieux les réseaux, les jeux vidéo et même les smartphones dans leur vie quotidienne pour atteindre un maximum de sobriété en l’utilisation de ces outils.

Aujourd’hui, nous sommes dans l’orgie numérique. Même avec un dictionnaire à côté de vous, au lieu de l’ouvrir pour rechercher la définition, nous vous enverrons paresseusement une demande Google qui ira dans un centre de données aux États-Unis et qui consommera l’équivalent d’une ampoule allumée pendant une heure. Cette orgie numérique est la même lorsque vous vous brossez les dents avec le robinet en marche ou lorsque vous tirez la chasse pour faire pipi. Ces règles de vie, nous commençons à les intégrer, mais dans le monde numérique, nous n’avons encore rien compris. Dans ce domaine, nous sommes toujours en mauvaise gestion. Nous archivons des tonnes de vidéos ou de photos par trois des nuages en même temps où nous aurions pu réparer la plupart de ces stupides photos. Ce manque d’éducation et de sobriété conduit à une forme de rupture écologique basée sur une forme d’épicurisme.

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Que dirait l’auteur de science-fiction que vous dites à une personne du futur qui aurait parlé à un Français au début du XXIe siècle?est siècle?

Je pense qu’il lui aurait dit: “Écoute mon garçon, tu es un Climax de la technologie, vous êtes au firmament du Tecnocène. Ce que vous vivez, aucun autre âge de l’histoire ne l’a vécu et aucun autre âge ne le vivra. Vous êtes dans l’orgie technologique, profitez-en si vous voulez en profiter. Car ça ne durera pas et on reviendra, tant mieux, vers des technologies low-tech et plus sobres, plus résilientes et plus robustes. Ici, vous êtes dans le moment de l’hyperconscience, de l’infini, du délire dans lequel vous croyez pouvoir tout mémoriser indéfiniment, y compris vos vidéos pourries. Profitez-en, pourquoi pas, mais sachez que vous êtes dans un moment extrêmement privilégié et bizarre de l’espèce humaine. “

A l’ère de l’Anthropocène et en tant que théories de l’effondrement, le genre de la dystopie semble omniprésent, comment rendre les alternatives souhaitables? Quoi d’autre?

Même si Pablo Servigne est un ami, je suis très critique envers collapsologies ou insister sur la dimension de l’effondrement parce que j’y vois des dimensions enviables. Je trouve, par exemple, que je n’en avais pas assez terres rares fabriquer un smartphone par personne n’est pas un s’effondrer mais cela me semble quelque chose de positif. Ne pas avoir assez de voitures, d’avions ou pétrole il renverra de la valeur et un caractère précieux au moindre décalage. Voyager nous rendra heureux quand nous le pourrons. Aujourd’hui on fait tout, on prend l’avion pour aller en Malaisie ou à Bali et revenir. Je trouve très positif que nous perdions quelque chose de l’ordre du luxe et surtout de l’excès, qui est peu expérimenté et mal compris. Je n’appelle pas cela l’effondrement. Je pense que nous sommes allés trop loin dans l’hyper-technologie et je pense que revenir à quelque chose d’équivalent aux années 1950-1960 suffira.

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Il existe des alternatives. Ils sont souhaitables car ce qui manque, c’est le rapport au corps qui a été annulé au profit d’un monde très dématérialisé et désincarné. Le retour au corps rendu possible grâce au se désister la technologie se traduira par un plaisir beaucoup plus intense à vivre.

Ensuite, l’autre horizon, à mon avis, est de renouer avec le vivant. Notre société est coupée de la nature depuis deux siècles. Il a commis une erreur en vivant dans la zone urbaine et en croyant à tort que l’urbain représentait le summum de la vie sociale et humaine. En vous reconnectant avec les forêts, les massifs, les garrigue, les landes, les océans et les espèces animales, comprendre à quel point vivre avec eux, parmi eux et parmi eux sans vouloir les écraser ou devenir maîtres du monde, nous rendra beaucoup plus riches, éveillés et vivants que nous sommes pas actuellement. Cette prise de conscience, cette expérience et cette expérience vécue font défaut aujourd’hui. Des alternatives doivent être trouvées autour de ce renouveau.

Enfin, avez-vous des conseils pour surmonter notre addiction au numérique et nous éloigner?

Allez dans des endroits où des poches de liberté sont encore ouvertes, c’est-à-dire loin des villes, à la campagne ou à la montagne. Les communautés ou ZAD offrent de réelles alternatives pour vivre différemment, des lieux où il est possible de se promener, de parler, d’imaginer, de faire des excursions, de ne pas rencontrer constamment des représentants des autorités et des rappels à l’ordre.

Interview de Julien Leprovost

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Cunégonde Lestrange

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